En résumé : La résiliation d’une garantie décennale pour sinistralité est prévue par l’article L113-2 et encadrée par l’article L113-4 du Code des assurances. Elle ne sanctionne pas une faute mais un ratio S/P (sinistres/primes) dégradé. Une fois résilié, vous pouvez retrouver une couverture, mais à prime majorée et via des canaux spécialisés. Le vrai enjeu est d’éviter le défaut d’assurance pendant la période de transition.
Points rapides :
- La résiliation d'une garantie décennale pour sinistralité est régie par les articles L113-2 et L113-4 du Code des assurances, se basant sur un ratio sinistres/primes (S/P) dégradé, sans impliquer de faute de l'assuré.
- Le ratio S/P est un indicateur clé en assurance RCD, où un S/P supérieur à 100 % indique un contrat déficitaire, entraînant des conséquences sur le renouvellement de la couverture.
- Pendant le préavis d'un mois après résiliation, les chantiers en cours restent couverts, mais il est crucial de ne pas accepter de nouveaux chantiers sans couverture alternative pour éviter un défaut d'assurance.
- Le relevé de sinistralité des cinq dernières années est indispensable pour toute nouvelle souscription, et le Bureau central de tarification (BCT) peut être saisi après deux refus d'assureurs pour obtenir une couverture.
- Ouvrir un chantier sans assurance responsabilité civile décennale (RCD) en vigueur expose à des sanctions pénales, soulignant l'importance de maintenir une couverture active durant toute la durée des travaux.
Ce que recouvre juridiquement la « résiliation pour sinistralité »
La résiliation pour sinistralité n’est pas une expression légale. Le terme figure dans les conditions générales des contrats RCD et s’appuie sur deux bases juridiques : l’article L113-2 du Code des assurances, qui impose à l’assuré de déclarer les sinistres dans les délais et de ne pas aggraver le risque, et l’article L113-4, qui autorise l’assureur à résilier après sinistre avec un préavis d’un mois, à condition que cette faculté soit explicitement prévue au contrat.
Concrètement, l’assureur ne sanctionne pas une fraude : il tire les conséquences d’un ratio sinistres/primes (ratio S/P) jugé déséquilibré. Patrick, artisan plaquiste de 55 ans, découvre après trois déclarations d’infiltrations sur ouvrages en 2023 et 2024 que son assureur résilie son contrat à l’échéance annuelle de 2025. Les sinistres sont légitimes, sa responsabilité est engagée, mais son S/P dépasse 180 % : l’assureur applique la clause de résiliation après sinistre.
L’article L113-4 impose plusieurs garde-fous :
- notification par lettre recommandée
- préavis d’un mois minimum
- remboursement au prorata de la prime non courue
- faculté symétrique pour l’assuré de résilier tout autre contrat souscrit auprès du même assureur dans un délai d’un mois
La résiliation devient effective un mois après réception de la LRAR. Cette date conditionne toute la stratégie de rebond.
Comprendre le ratio S/P et pourquoi votre assureur le scrute
Le ratio sinistres/primes est l’indicateur technique central en assurance RCD. Il rapporte le coût des sinistres payés ou provisionnés sur plusieurs exercices à la somme des primes encaissées. Un S/P inférieur à 70 % est considéré comme sain. Entre 70 et 100 %, l’assureur entre en vigilance. Au-dessus de 100 %, le contrat devient structurellement déficitaire et le renouvellement est compromis.
Trois particularités rendent ce ratio redoutable en décennale :
- La longue traîne : un sinistre déclaré en 2022 peut générer des coûts jusqu’en 2032. Les provisions pèsent dès l’ouverture du dossier, même sans décaissement.
- La subrogation de l’article L121-10 du Code des assurances : l’assureur qui indemnise se retourne contre le responsable. Si votre contrat couvre un lot où le sous-traitant est fautif, c’est tout de même votre S/P qui se dégrade au départ.
- La prise en compte des dommages-ouvrage : un assureur DO qui paye préfinance et se retourne ensuite contre votre RCD. Le sinistre pèse alors sur deux contrats.
Nadia, maître d’œuvre de 38 ans, a vu son S/P exploser après un dossier de fondations mal dimensionnées. Le coût brut des travaux de reprise : 140 000 €. Sa prime annuelle : 4 200 €. Un seul dossier fait basculer le ratio à plus de 300 % sur l’exercice concerné.
Que se passe-t-il pendant le préavis d’un mois
Le préavis ouvert par l’article L113-4 est la fenêtre stratégique. Pendant ce mois, vos chantiers en cours restent couverts et la garantie décennale des ouvrages déjà réceptionnés se poursuit sur dix ans à compter de la réception de chaque chantier : la résiliation du contrat ne fait pas tomber la couverture sur les ouvrages antérieurs. C’est un principe essentiel, confirmé par l’article L241-1-1 du Code des assurances : la garantie s’applique aux chantiers ouverts pendant la période de validité du contrat, pour toute la durée de la responsabilité décennale.
Pendant ce délai :
- refuser les nouveaux chantiers dont l’ouverture interviendrait après la date d’effet de la résiliation, sauf couverture alternative déjà signée
- identifier et documenter tous les chantiers ouverts pendant la période de validité du contrat résilié (DOC, DROC, factures d’acompte datées)
- récupérer toutes les attestations décennales délivrées, qui restent opposables dans la limite du périmètre d’activité déclaré
- demander à l’assureur un relevé de sinistralité sur les 5 dernières années (obligation issue de la pratique professionnelle, imposée à la demande de tout nouvel assureur)
Le relevé de sinistralité : votre pièce maîtresse
Aucun assureur ne vous proposera de RCD sans avoir vu le relevé de sinistralité des cinq derniers exercices. Ce document mentionne :
- la date de chaque sinistre déclaré
- la nature du désordre
- le coût réglé et la provision
- la suite donnée (clôture sans suite, prise en charge, refus, contentieux)
Exigez un relevé daté et signé. Si votre ex-assureur traîne, la demande se formalise par LRAR en visant l’article L113-4 du Code des assurances et le devoir de collaboration post-contractuel. Sans ce document, la remise sur le marché est compromise.
Les canaux de remise sur le marché
Trois voies existent après résiliation pour sinistralité.
Le marché classique. Très peu d’assureurs traditionnels acceptent les profils résiliés. Ceux qui acceptent appliquent une surprime de 30 à 100 % et introduisent fréquemment une franchise majorée sur les garanties sinistrées.
Les assureurs spécialisés dans les risques aggravés. Ce sont des compagnies ou des intermédiaires positionnés sur les profils difficiles. Les clauses sont plus strictes : plafonds de garantie réduits, exclusion de certaines techniques, obligation de reporting trimestriel du CA.
Le Bureau central de tarification (BCT). Prévu aux articles L243-4 et R250-1 et suivants du Code des assurances, le BCT peut être saisi après deux refus d’assureurs. Il impose à un assureur désigné une tarification et des conditions minimales. La saisine se fait par formulaire dédié, avec les refus écrits en pièces jointes. Le BCT ne choisit pas l’assureur : il sollicite celui auprès de qui l’assuré a demandé en dernier lieu la souscription.
Romain, peintre-façadier de 31 ans, résilié après deux sinistres ITE, a essuyé quatre refus avant de saisir le BCT. Prime imposée : 6 800 € pour un CA de 95 000 €, avec franchise spécifique ITE portée à 3 000 €. Ce n’est pas confortable, mais cela permet de continuer à facturer légalement.
Les clauses « made in » et la rédaction des nouveaux contrats
Les nouveaux contrats post-résiliation contiennent presque systématiquement des clauses restrictives à examiner ligne à ligne.
- Clause de reprise du passé : certains contrats limitent la reprise aux chantiers ouverts après la souscription. D’autres, moins courants, acceptent la reprise du passé inconnu, c’est-à-dire les sinistres non encore déclarés sur des chantiers antérieurs. Cette reprise est vitale si votre ancien contrat était à base « réclamation » plutôt qu’à base « fait générateur ».
- Clauses « made in » : elles subordonnent la garantie à l’usage de produits ou techniques normés (DTU, avis techniques du CSTB, marquage CE). Un chantier réalisé hors DTU sans justification peut faire tomber la garantie.
- Limites de chantier : plafond par chantier (par exemple 2 millions d’euros) et plafond annuel agrégé. Un chantier dépassant le plafond individuel ne sera pas couvert au-delà.
- Franchises différenciées : franchise générale + franchises spécifiques par poste sinistré lors de la période antérieure.
- Déclaration prévisionnelle de CA : toute sous-déclaration au-delà d’une marge (souvent 10 %) expose à l’application de la règle proportionnelle de prime (article L113-9).
Le risque du défaut d’assurance entre deux contrats
Le défaut d’assurance n’est pas une zone grise. L’article L243-3 du Code des assurances, combiné à l’article L111-34 du Code de la construction et de l’habitation, sanctionne de 75 000 € d’amende et de six mois d’emprisonnement le constructeur qui ouvre un chantier sans RCD en vigueur.
La règle est double :
- la RCD doit être en vigueur à l’ouverture du chantier (DROC déposée)
- elle doit couvrir l’activité exacte déclarée au contrat
Un artisan peintre qui réalise un chantier de ravalement alors que son contrat a été résilié la semaine précédente commet une infraction pénale, même s’il souscrit une nouvelle RCD trois jours plus tard. C’est la date d’ouverture du chantier qui fait foi.
Questions fréquentes
Mon assureur peut-il résilier sans motif ?
À l’échéance annuelle, oui, par application de l’article L113-12 du Code des assurances et de la faculté symétrique offerte aux deux parties. Après sinistre, il doit respecter l’article L113-4 et la clause contractuelle qui le prévoit.
Les chantiers déjà livrés sont-ils encore couverts ?
Oui. La résiliation porte sur les chantiers ouverts après la date d’effet. Les chantiers déjà réceptionnés restent couverts pour 10 ans à compter de leur réception, dans les termes du contrat en vigueur à l’ouverture du chantier.
Combien de temps la résiliation reste-t-elle « visible » ?
Le relevé de sinistralité et les questionnaires de souscription portent en général sur les 5 derniers exercices. Après 5 ans sans sinistre et avec un nouveau contrat en bonne tenue, votre profil redevient assurable dans les conditions du marché standard.
Puis-je contester la résiliation ?
Vous pouvez contester les motifs (ratio S/P mal calculé, sinistre attribué à tort, non-respect du préavis) par LRAR puis via le Médiateur de l’Assurance. La contestation n’empêche pas la résiliation de produire ses effets à la date notifiée.
La décennale souscrite par mon sous-traitant me couvre-t-elle ?
Non. Vous restez responsable à l’égard du donneur d’ordre, et votre propre RCD doit être en vigueur. La décennale du sous-traitant couvre sa propre responsabilité vis-à-vis de vous, par subrogation (article L121-10).
Ce qu’il faut retenir
- La résiliation pour sinistralité est un acte contractuel fondé sur les articles L113-2 et L113-4 du Code des assurances, et non une sanction disciplinaire.
- Le ratio S/P est l’indicateur technique déclencheur, et sa longue traîne pèse plusieurs exercices.
- Le préavis d’un mois est la fenêtre stratégique pour organiser la continuité.
- Les chantiers déjà livrés restent couverts, les nouveaux chantiers ouverts après la date d’effet ne le sont plus.
- Le relevé de sinistralité conditionne toute négociation future.
- Le BCT est la voie de dernier recours après deux refus.
- Ouvrir un chantier sans RCD expose à 75 000 € d’amende et 6 mois d’emprisonnement.
Pour aller plus loin :
- Tarif décennale : comment est calculé le taux de prime sur le CA ?
- Assurance décennale électricien : focus sur les risques d’incendie
- Attestation décennale : mentions obligatoires et points de vigilance
- Le fractionnement des primes : mensualiser sa décennale
- Étanchéité et toiture : le poste le plus sensible en Loi Spinetta
Questions fréquentes
Comment contester une résiliation pour sinistralité?
Vous pouvez contester la résiliation par lettre recommandée en expliquant les motifs, comme un ratio S/P mal calculé ou un non-respect du préavis. Si nécessaire, vous pouvez également faire appel au Médiateur de l’Assurance. Toutefois, sachez que la contestation n'empêche pas la résiliation de produire ses effets à la date notifiée.
Quel est le ratio S/P en assurance décennale?
Le ratio S/P (sinistres/primes) est un indicateur clé qui compare le coût des sinistres aux primes encaissées. Un ratio inférieur à 70 % est sain, tandis qu'un ratio supérieur à 100 % indique un contrat déficitaire, ce qui peut entraîner une résiliation. Les assureurs surveillent ce ratio de près pour évaluer le risque.
Quand la résiliation pour sinistralité devient-elle effective?
La résiliation devient effective un mois après la réception de la lettre recommandée de l'assureur. Ce délai est crucial pour organiser la continuité de votre couverture et gérer vos chantiers en cours.
Où trouver le relevé de sinistralité?
Le relevé de sinistralité doit être demandé à votre ancien assureur. Ce document, qui couvre les cinq dernières années, est essentiel pour toute nouvelle souscription. Si votre assureur tarde à le fournir, vous pouvez formaliser votre demande par lettre recommandée.
Qui est responsable en cas de sinistre sous-traité?
Vous restez responsable vis-à-vis de votre donneur d'ordre, même si votre sous-traitant a une assurance décennale. La couverture de votre sous-traitant ne vous protège pas, et votre propre RCD doit être en vigueur pour chaque chantier.


